Les internautes vigilants
Un projet de l’unité locale d’enseignement quartier mineur du centre pénitentiaire de Liancourt, Hauts-de-France
- Période de mise en œuvre du projet : Période scolaire n°5 : mai / juin 2026
- Durée du projet : 2 mois
- Nombre de jeunes impliqués dans le projet : 14 jeunes mineurs incarcérés
- Nombre de bénéficiaires directs du projet : 66 élèves de cycle 3 (école élémentaire)
- Nombre de bénéficiaires indirects du projet : Approximativement 100 (détenus du centre pénitentiaire mineurs et majeurs, enseignants et autres élèves de l’école élémentaire)
- Niveau(x) de bénéficiaires directs : Mineurs incarcérés : 15/17 ans (niveau lycée) ; élèves école élémentaire : 8/10 ans (cycle 3)
01.Quand et comment est né le projet ?
La notion de citoyen numérique éduqué est présente dans les programmes des lycéens ; ils se posent d’ailleurs beaucoup de questions sur l’usage des deepfakes, des fake news… L’idée était d’impliquer les élèves détenus du quartier mineur dans le projet de créer des supports pédagogiques adaptés à des élèves d’école élémentaire, dans le but de créer une éducation à l’usage des outils numériques. Le projet est donc né en début d’année scolaire 2025/2026, et l’idée de faire en sorte que les détenus mineurs soient des passeurs de savoirs à destination d’un public plus jeune a suivi naturellement, car eux-mêmes pensent qu’il faut commencer très tôt cet apprentissage, un peu comme l’ASSR (attestation de sécurité routière). Tout le monde a recours au numérique, et de plus en plus jeune.
02.Quel est le lien avec la thématique de l’ANPP 2026 « Les usages du numérique » ?
L’objectif est de réaliser un support à la fois ludique et pédagogique pour intéresser le jeune public, de manière à ce qu’il apprenne activement et soit acteur de son apprentissage. Les jeunes ont accès à une tablette et/ou un ordinateur très jeunes.
Nous avons donc défini des objectifs dans les domaines suivants :
- l’utilisation de mots de passe sécurisés ;
- savoir reconnaître des messages venant de comptes vérifiés ;
- maîtriser les techniques pour traiter une information, des images ou des vidéos venant d’internet et en vérifier la véracité ;
- être vigilant face au phishing ;
- avoir un comportement responsable, notamment face au harcèlement et aux insultes sur internet.
L’objectif est donc de donner des outils aux très jeunes pour les sensibiliser et leur donner des clés afin d’être responsables face à leurs usages actuels et futurs sur internet.
03.Comment les élèves sont-ils impliqués dans la création et la réalisation du projet ?
Les jeunes du quartier mineur du centre pénitentiaire vont réfléchir aux supports à réaliser et à la manière de faire passer les connaissances ; en réalité, on va leur demander de créer le cours qu’ils auraient aimé avoir lorsqu’ils étaient en école élémentaire. La plupart des élèves incarcérés n’ont pas un bon souvenir de leur scolarité, souvent émaillée de nombreuses difficultés ; le projet est donc de les responsabiliser, de leur donner une tâche à effectuer pour l’extérieur, donc un projet qui compte vraiment « dans la vraie vie ». Ils ont réfléchi à la réalisation d’un quizz initial pour connaître le niveau de connaissance de départ des élèves de l’école élémentaire, puis à des missions à effectuer pour obtenir un diplôme d’internaute vigilant. Ils vont donc réfléchir aux questions, aux images et aux vidéos à utiliser (ils n’ont pas accès eux-mêmes à internet en détention, ils passent donc commande de supports que l’enseignant doit trouver, et ils feront ensuite le choix parmi ces supports). Ils ont accès à des ordinateurs non connectés à internet : ils peuvent donc réaliser les montages à partir des ressources fournies.
04.Objectifs et effets escomptés du projet sur les bénéficiaires (directs et indirects)
Les jeunes élèves incarcérés vont avoir un sentiment d’utilité fort, car leur travail va servir à aider d’autres élèves plus jeunes qu’eux. Cela va aussi leur permettre d’interroger eux-mêmes leur rapport au numérique et leurs usages, et apporte des connaissances pour eux-mêmes. Ils vont développer des compétences pour réfléchir et créer des supports pédagogiques à la fois ludiques et efficaces, destinés à un très jeune public. Cela les oblige à se décentrer d’eux-mêmes et à se mettre à la place de leur petit frère ou petite sœur, dans un objectif de prévention.
Pour les élèves de l’école élémentaire, ils vont développer des connaissances et des attitudes demandées dans le programme officiel de l’école élémentaire concernant leurs usages des outils numériques : on est dans une démarche d’apport de compétences pratiques et de construction d’attitudes de futurs citoyens qui utiliseront le numérique quotidiennement. Les élèves vont travailler sous forme de projet, dans un cadre qui sort de l’ordinaire, en étant acteurs de leurs apprentissages tout en devant coopérer avec les autres élèves ; ceci vaut également pour les mineurs incarcérés, qui devront eux aussi apprendre à coopérer pour créer un objet commun, ce qui est un objectif en soi.
05.Détail des activités, étapes de développement et calendrier prévisionnel de mise en œuvre
Dans un premier temps, les mineurs incarcérés vont définir les usages du numérique à maîtriser, donc les objectifs à atteindre (gestion des mots de passe, sécurisation des publications, gestion de l’information, des fausses images, des publicités dont le but est d’arnaquer, des publications sur internet).
Ils ont ensuite réfléchi à la forme, c’est-à-dire aux contenus à créer pour permettre aux jeunes d’apprendre : l’idée du quizz initial est venue directement comme point de départ du projet, pour savoir où se situent les jeunes. La réalisation de supports visuels simples à installer dans la classe (pour servir de rappel et créer des connaissances), des exercices pratiques à réaliser avec leur enseignante, ainsi que des missions à faire seul ou en groupe pour obtenir un diplôme sont venues clore le kit pédagogique à fournir à l’école. Les élèves incarcérés ont donc réfléchi aux questions à poser et aux supports à trouver, puis ils ont rédigé les écrits pour créer ce kit pédagogique. Une étape de vérification de sécurité des écrits des jeunes, par l’administration pénitentiaire, est obligatoire avant toute sortie vers l’extérieur.
L’objectif est de terminer le projet pour les vacances de printemps, de manière à ce que le kit pédagogique « internaute vigilant » puisse être utilisé pendant la dernière période scolaire de l’année par les enseignants de l’école élémentaire partenaire.
Un retour est effectué à la fin de l’année scolaire pour s’appuyer sur les retours des enseignants des écoles élémentaires, afin de corriger, amender et améliorer le projet.
06.À quel besoin spécifique répond le projet ?
Pour les élèves incarcérés, cela répond à un besoin d’utilité et à l’objectif de pouvoir se projeter à l’extérieur, même virtuellement ; cela peut les aider dans une optique de réinsertion sociale et professionnelle. Cela leur permet aussi de se sentir responsables, car ils répondent à une commande et sont positionnés dans un rôle de créateurs de contenus pédagogiques plutôt que dans une situation passive d’apprentissage. Cela permet également de réinterroger leurs propres usages du numérique — tout n’est pas forcément clair et acquis pour tous —, et de travailler à un autre niveau, notamment sur la notion de responsabilité individuelle dans la création de contenus numériques, en lien avec la notion de responsabilité pénale.
Pour les jeunes élèves de l’école élémentaire, cela s’inscrit dans les objectifs des programmes nationaux concernant l’utilisation du numérique à leur niveau.
07.D’autres projets similaires ont-ils déjà été expérimentés dans votre établissement ? Souhaiteriez-vous pérenniser ce projet ?
Nous avons déjà, par le passé, travaillé sur le thème de la laïcité en créant une exposition interactive à destination des élèves d’une école élémentaire (prix de l’initiative laïque 2023, centre pénitentiaire de Liancourt). Cela répondait à un besoin pour les élèves incarcérés à ce moment-là : on constatait une crispation concernant cette thématique, nous avions donc décidé de la travailler en créant un support pédagogique pour des élèves d’une école élémentaire. Cette manière de travailler permet de responsabiliser les élèves incarcérés, souvent déscolarisés depuis plusieurs mois ou années pour certains ; c’est une façon de les réinsérer scolairement, de sortir de leurs préjugés souvent négatifs vis-à-vis de la scolarité et d’acquérir des connaissances autrement.
L’objectif est donc, dans ce cas, de créer un kit pédagogique transportable que l’on peut améliorer au fur et à mesure, et de consolider ce partenariat avec les écoles élémentaires qui profitent également du projet. L’idée est de prêter le kit à l’école sur une durée assez longue pour que le projet puisse bénéficier à plusieurs classes.