Une situation compliquée à Mayotte, Camille Buquet en parle

27/03/2018

Notre volontaire en service civique Camille Buquet témoigne d’une situation difficile sur le territoire de Mayotte. Découvrez son témoignage

« Je m’appelle Camille Buquet, j’ai 24 ans et je vis à Mayotte depuis maintenant 6 mois.

J’effectue un service civique pour ADOSEN (association d’éducation à la santé) et Eco-Ecole (programme d’éducation au développement durable). Malgré ma récente arrivée, je considère déjà Mayotte comme ma maison, et je ressens comme n’importe qui d’autre ici, beaucoup de souffrance et d’incompréhension devant une telle crise. Bien sûr, je suis une M’zungu (une blanche) et une privilégiée… D’ailleurs, je n’écris pas ce témoignage pour plaindre ma condition. Cependant, je ne suis pas aveugle. La pauvreté et la précarité nous sautent à la figure (84% de la population vit sous le seuil de pauvreté et Kawéni, le village dans lequel je travaille, est le plus grand bidonville de France) ! Nous voyons tous les jours des enfants en guenilles, errer dans les quartiers pour vendre des fruits volés ou nous demander de l’argent pour manger : « Madame j’ai faim » ; « Je suis désolée mon grand, je ne peux pas donner à tout le monde». La seule chose que je donne sans compter, c’est l’eau, maigre contribution à la détresse quotidienne de ces petits. 6 000 d’entre eux, se débrouillent seuls, les parents ayant été forcés de repartir aux Comores et laissant leurs enfants sur place… La lumière aurait dû être posée sur Mayotte, bien avant le début du mouvement. Et l’île aurait mérité un peu plus que les quelques titres du journal national. D’ailleurs aujourd’hui, même renforcée, la paralysie de l’île a déjà perdu l’intérêt des médias !

Bref… Par où commencer ?!

Des barrages ont été érigés (à l’aide de troncs d’arbres, de pneus, de grillages…) bloquant la majorité des « grands » accès routiers et isolant entièrement certains secteurs de l’île. Parfois, les villageois ne peuvent circuler librement que sur 3 ou 4 kilomètres de route entre deux barrages. Le port de Longoni est aussi bloqué et un embargo a été établi sur le fret aérien. Les conséquences sont nombreuses et immédiates : les personnes travaillant à l’extérieur de leur village sont bloqués chez eux ; les petites entreprises ferment ; les entreprises qui peuvent se le permettent, envoient leurs salariés en vacances forcées ; les barges ne fonctionnent plus qu’occasionnellement,obligeant les personnes à traverser la mer en kwassa-kwassa si elles veulent rejoindre Petite Terre (où se trouve l’aéroport) ou Grande Terre (où se trouve le centre hospitalier) ; les services d’urgences (ambulances, pompiers) peinent à traverser ; les petits magasins (non réapprovisionnés) ont été rapidement vidés ; la population peine à se nourrir correctement ; le ramassage des poubelles ne se fait plus depuis 5 semaines (imaginez les problèmes sanitaires engendrés…) ; l’hôpital et les dispensaires manquent de tout… Et la liste s’étend encore !

Il faut savoir que 25 à 30 enfants naissent chaque jour (sans compter les jeunes enfants clandestins arrivant sur le sol quotidiennement). Il faudrait ouvrir une classe tous les jours pour subvenir aux droits d’éducation de tous ces enfants… Pour essayer de limiter ce phénomène, la plupart des écoles primaires sont roulantes : un enfant de métropole effectue 4 000 heures d’école par an alors qu’un élève mahorais n’en fait que 2 500 car il n’y a pas assez de place pour accueillir tous les enfants dans les établissements (ni assez d’enseignants). Depuis quelques temps, les agressions des élèves d’écoles et de leurs enseignants ont considérablement augmenté. Des parents interdisent à leurs enfants d’aller en cours par peur de violence au sein même de l’établissement. «Un matin vers 7h30, un de mes collègues qui se retrouvait dans la cour de l’école s’est fait agresser devant ses élèves. L’agresseur était en possession d’un couteau, il lui a déchiré ses vêtements et il lui a fait une entaille de 27 cm de long dans le dos ». En plus des locaux dégradés (parfois insalubres) et des agressions répétées, les blocages ont entraîné la fermeture générale des écoles, empêchant les enfants d’accéder aux savoirs, à l’éducation mais aussi, à la collation (goûter fourni par l’établissement, qui est parfois leur seul repas de la journée). Ils passent donc leur temps dans les rues et sans réel accompagnement. La majorité de notre jeune génération voit la réussite de son année scolaire anéantie car ce mouvement de blocage des écoles dure depuis déjà 3 mois. « En tant qu’enseignant, si la semaine prochaine les barrages ne sont levés, ça sera impossible de faire juste la moitié du programme. On sait tous que l’éducation à Mayotte n’est pas pareille qu’en métropole, même à notre époque », Témoignage d’un enseignant de CE2. Les enfants sont notre avenir, nos ressources d’énergie inépuisables… vous ne pouvez imaginer la douleur que je ressens devant un tel gâchis ! De mon côté, les projets d’éducation pour lesquelles je bataille depuis 5 mois vont pour la majorité, avorter. Je vais bien sûr limiter la casse en travaillant sur des projets prévus pour la rentrée prochaine, mais aujourd’hui je ne peux qu’éprouver une grande frustration et le sentiment d’être inutile malgré toute ma volonté. Et je suis loin d’être la seule dans ce cas !« Les mineurs isolés, en plus de leurs conditions de vie précaires, subissent une situation sociale propice à la violence. Leur statut de mineur isolé leur donne une place délicate dans les conflits actuels et l’avenir de ces jeunes sur le territoire est remis en cause. En cette période de grève, je ressens une profonde inquiétude chez ces mineurs qui se sentent à la fois ciblés et délaissés par le territoire malgré la volonté de s’insérer. La grève fait également obstacle au  travail en partenariat et en réseau. La communication avec les administrations, les écoles, les acteurs de la santé, est extrêmement restreinte. Cela ralentit voire suspend un grand nombre de démarches et projets engagés avant les grèves. Cela provoque encore une fois l’inquiétude des mineurs qui constatent que leur situation n’évolue pas et qui ne parviennent pas à trouver de réponse concernant leur avenir sur le territoire », Témoignage d’une éducatrice spécialisée.

« Cette nuit, nous avons eu le cas d’une hémorragie qui aurait dû être prise en charge à Mamoudzou mais qui, à cause des barrages, a été traité à Dzoumogné, maternité périphérique qui n’a pas de médecin sur place. », Témoignage d’une sage-femme du centre hospitalier de Mamoudzou. La situation à l’hôpital était déjà de base très difficile, mais aujourd’hui elle l’est encore plus… Les chambres sont triplées ; les ambulances sont ralenties (causant une prise de soins retardée et complexifiée… sans parler des drames dont vous avez sûrement entendu parler) ;certains malades n’ont pas accès à leur traitement, ce qui amplifie leur souffrance et dans les cas les plus graves, entraîne leur décès ;des malades font des kilomètres à pied pour pouvoir se faire dialyser (parfois pendant 1h30 alors qu’une dialyse nécessite 4 heures) ; le personnel soignant enchaîne les gardes, les sages-femmes débordées sont appelées à remplacer certains postes d’infirmières en plus de leurs gardes intensifiées (et la fatigue cumulée augmente le risque d’erreur humaine…). A ce que je sache, nous ne sommes pas un pays en guerre ou en crise sanitaire… Et bien, c’est tout comme ! « Ce que je trouve inacceptable, c’est que l’urgence d’une intervention soit évaluée par des personnes non qualifiées (grévistes présents au barrage lors du passage du véhicule)», Témoignage d’une seconde sage-femme du CHM. Et, nous ne pouvons accepter les termes de « dommages collatéraux » : il y a des morts car les urgences n’arrivent pas assez tôt pour les prendre en charge ! Nous sommes en alerte sanitaire depuis deux semaines… La situation ne peut plus durer ainsi, il en va de la sécurité et de la santé de la population !

Si les grèves ne cessent pas avant le 5 Avril, la gendarmerie nationale intervient… et le mouvement aura perdu tout son sens. « Je conçois le fait de faire la grève mais seulement en bonne intelligence. Quand je vois que les barrages bloquent les secours ou les forces de l’ordre, demandent de l’argent pour passer ou coupent une quinzaine d’arbres sur une route alors qu’un barrage est déjà installé, ceci me révolte. D’un point de vu plus personnel, ces barrages portent atteintes non seulement à ma liberté et ma sécurité. Je ne peux ni me nourrir convenablement, ni circuler, ni avoir une vie dite « normale« , Témoignage d’un militaire en service sur le territoire. Pour l’instant, les autorités manquent cruellement de moyens, afin d’exercer correctement leur devoir de protection de la population. « En tant que policier à Mayotte, on a souvent des soucis de véhicule : à cause de pannes régulières, on est obligé d’effectuer des patrouilles pédestres. Comme on n’a pas assez de moyens matériels et humains, on ne peut pas être partout à la fois, et par conséquent, certaines zones sont délaissées. La configuration de Mayotte ne nous permet pas d’intervenir en sécurité car de nombreuses zones sensibles ne sont pas éclairées par exemple», Témoignage d’un policier mahorais. Même si cela est un début de réponse en vue de l’immigration incontrôlée, il ne suffira pas d’augmenter le nombre de force de l’ordre sur le territoire pour améliorer les relations sociales sur l’île…Il y a quelques jours, 500 clandestins ont été renvoyés vers les Comores par bateau… le gouvernement comorien refusa l’accueil de sa population. Ce fait soulève une des raisons originelles du conflit : les tensions entre Mayotte et les autres îles des Comores. Et, pour entrevoir l’espoir de résoudre cette crise, il sera indispensable d’améliorer les relations entre ces deux entités de l’océan Indien. Cette grève partait d’un bon sentiment : combattre la violence juvénile… Après 5 semaines, nous avons l’impression que but a été perdu dans un brouhaha d’amalgames qui n’a fait qu’intensifier la violence quotidienne. Je vais être claire, ce mouvement pacifique initial contre la violence s’est transformé en racisme anti-clandestin. « Au départ, nous devions descendre dans les rues contre la violence juvénile… Maintenant, les grévistes ferment nos écoles alors que le savoir est l’une des solutions les plus fortes pour éviter la violence chez nos enfants ! Nous vivons la peur au ventre que cela soit à la maison ou dans la rue. Que l’on soit Comorien ou Mahorais, nous devrions avoir le même combat contre la délinquance», Témoignage d’une femme comorienne clandestine. Personnellement, je reste fermement convaincue que la montée du nationalisme n’arrangera en rien la situation, même au contraire ! Je n’ai pas peur de le dire, le silence du Gouvernement devant la situation de Mayotte a permis aux voix des Extrêmes de s’exprimer en toute liberté. La race ou l’origine mahoraise n’existe pas : ici et ailleurs, nous sommes le résultat de migrations, de rencontres et de mélanges. Les cultures existent, les races humaines non. Je suis triste de voir que la situation a évolué dans ce sens, alors qu’au contraire, elle aurait dû donner naissance à des élans de solidarité au sein de la population, peu importe son statut ou sa couleur de peau.

L’Etat et les élus ont le devoir d’accompagner Mayotte, plus solidement, dans sa départementalisation. Il est nécessaire de monter d’avantage de groupes de personnes qualifiées et formées, pour mener à bien les projets de développement : beaucoup d’argent dort, par méconnaissance de sa présence, par manque de moyen humain et par manque de qualification. Former la population sur le long terme permettra d’investir ces montants dans des projets qui auront du sens, s’inscrivant dans la durabilité et l’émancipation du territoire.Nous avons besoin de plus de personnes référentes, et qui connaissent Mayotte. Des hommes et des femmes, régis de quartier, des médiateurs sociaux, des éducateurs, des accompagnateurs de parentalité… Il faut continuer à combattre la corruption et permettre aux bonnes personnes d’accéder aux bons postes, mais ceci est encore un autre débat… Prenons le temps de restaurer le dialogue, au sein des quartiers, au sein des Comores ainsi qu’au sein de l’Océan Indien, car, que cela soit du côté des syndicalistes, des politiques ou de la population, l’Humain est souvent le grand oublié des discussions… C’est une erreur qui se répète encore et encore. Je vous exprime ici un cri de douleur et de détresse : il est urgent de remettre du lien entre les gens. Qu’ils réapprennent à se découvrir et à se connaître ! La base de la tolérance est écoutée, comprendre et accepter la différence de l’autre. Si les gens ne se parlent pas, la violence a toute la liberté de s’exprimer. Et personne ne mérite de vivre dans la terreur et la méconnaissance.

Je n’ai pas cherché à vous dresser un tableau noir et pessimiste…  Vous avez devant vous le témoignage d’une éternelle optimiste qui garde confiance dans le pouvoir de la bienveillance, des mots et des actions. Comprenez bien, si j’avais perdu complètement espoir en l’avenir de Mayotte, je n’aurais pas pris le temps d’écrire ces lignes. Car Mayotte est une île qui s’annonce comme une belle promesse, si seulement nous pouvions lui donner la chance d’exprimer sa richesse et sa grandeur.

Je remercie du fond du cœur les personnes qui m’ont apporté leur aide et leurs mots.

Bien à vous tous,

Camille « 

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