L’empathie chez les plus jeunes, victime collatérale de la surexposition aux écrans

29/05/2018

L’étude « Junior Connect’ » menée par Ipsos en 2017 montre que les enfants de 1 à 6 ans passent plus de 4h30 par semaine devant les écrans. Dans ce contexte d’hyper-exposition, les Assises de la Maternelle de mars 2018 ont fait de ce sujet le point central de leurs discussions. Quelles sont les conséquences du temps passé devant les écrans pour l’enfant ? Cela change-t-il son rapport à autrui ?

 

Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste appartenant à l’Académie des technologies et Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale répondent à nos questions.

Peut-on parler d’une surexposition aux écrans chez les plus jeunes ?

 

Serge Tisseron : « De nos jours, avec l’avènement des technologies mobiles, les écrans nous suivent partout – et ce dès l’âge le plus tendre. Que ce soit à la maison, dans la rue, dans la poussette ou même au supermarché, il y a une surexposition importante des jeunes enfants, renforcée par le numérique, mais déjà existante à l’époque de la télévision. Résultat : les jeunes enfants, accaparés par leur écran, ne développent pas les aptitudes de leur âge et manquent de temps pour développer leurs capacités émotionnelles. »

 

Sabine Duflo : « Le temps d’exposition aux écrans est toujours plus important, car ces derniers sont maintenant nomades. Il devient supérieur au temps d’éveil et surtout, au temps d’interaction avec la maman. Or l’empathie, cette capacité à reconnaître les émotions sur le visage de l’autre, résulte des interactions répétées de l’enfant avec sa mère. Ces interactions sont cruciales pour développer la capacité de réflexion et le langage. N’oublions pas que le visage de la mère est le dictionnaire de l’enfant. »

 

Quelles sont les conséquences sur les enfants et leur gestion des émotions et de l’empathie ? Pour un enfant en maternelle, y-a-t-il des conséquences dans son rapport aux autres ?

 

S.T : « L’étude phare de Linda Pagani sur les effets de la consommation télévisuelle précoce a montré que les enfants en âge de débuter la marche et passant plus de deux heures par jour devant le petit écran avaient plus de difficultés à repérer les émotions d’autrui et à gérer les relations aux autres. Cette angoisse de la relation à l’autre provoque un repli sur soi et résulte d’un défaut d’empathie chez l’enfant. Dans les cas les plus extrêmes, cela peut donner lieu à ce qu’on appelle l’agression proactive, lorsque les enfants s’en prennent aux autres sans raison. »

 

  1. D : « Je pense que les écrans interactifs sont plus nocifs que les écrans « passifs » comme la télé. Basés sur le système action/réaction, ils stimulent l’attention réflexe d’une façon inédite et provoquent une sur-stimulation du cortex visuel. Les écrans sont des objets qui, si introduits trop tôt, avant que le cerveau de l’enfant ne soit formé, provoquent une déliaison avec autrui, un manque d’empathie qui peut conduire à des conflits, voire une envie de détruire l’autre ».

 

Comment sensibiliser les parents à ces risques ? Quel rôle peut jouer la communauté éducative ?

 

S.D : « Les enseignants sont de plus en plus nombreux à se sentir concernés par les effets délétères de l’exposition prolongée et précoce aux écrans. Rappelons que la mission principale de l’enseignant est…d’enseigner. Or il ne peut le faire efficacement avec un élève en déficit d’attention. Aujourd’hui dans les CMP (Centres médico-psychologiques) dans 9 cas sur 10, c’est sur le conseil pressant de l’école que le parent amène son enfant en consultation. L’autre motif principal de consultation concerne les troubles de conduite de l’élève : il se bagarre, insulte ses pairs ou ses enseignants. Dans ces cas de figure, je retrouve très fréquemment des enfants livrés aux écrans avec des contenus d’une grande violence. Or la violence perçue à l’écran engendre trois effets principaux : davantage de pensées et de comportements violents, une modification de l’humeur et une perte de l’empathie. À la combinaison naturelle de la violence avec le stress et le comportement empathique qui en découle, se substitue une nouvelle association : la violence devient une source de divertissement et donc de plaisir. »

 

S.T : « Les technologies numériques ne sont pas toxiques en elles-mêmes. Un apprentissage cadré de ces nouvelles technologies, à la fois au sein des familles et par la communauté éducative, peut avoir une influence positive sur le développement de l’enfant. Au sein de la famille, les parents doivent se rendre davantage disponibles, car eux même utilisent trop les outils numériques. Beaucoup d’enfants sont des victimes collatérales de la consommation d’écrans par leurs parents, qui est source de souffrance pour eux : une étude récente révélait que 38% des 8 à 12 ans rêvent de confisquer le téléphone portable de leurs parents ».

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L’activité théâtrale créée par Serge Tisseron, le Jeu des Trois Figures – ou J3F – vise à développer l’empathie de l’enfant, de la maternelle au collège. Il est appelé ainsi en référence aux trois personnages présentés : l’agresseur, la victime et le tiers – simple témoin, redresseur de torts ou sauveteur. Ce jeu peut être proposé par les enseignants après une formation, reconnue par un diplôme.

 

Les « 4 pas pour mieux grandir » de Sabine Duflo sont des conseils pratiques, facilement applicables destinés aux parents – des petits pas pour mieux avancer ensemble. Elle propose ainsi aux familles de délaisser les écrans pendant les moments clés de la vie de famille : le matin avant d’aller à l’école, pendant les repas, avant de se coucher, etc. Elle préconise également de ne pas rendre accessible les écrans dans la chambre de l’enfant avant ses 10 ans.

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